Jean-Luc Lagarce

Publié le par Betty

Autobiographie

Le texte ci-dessous a été écrit par Jean-Luc Lagarce pour la réalisation d'une vidéo Portrait lors d'une résidence au CICV (Centre International de Création Vidéo).
Ce texte se termine où commence son Itinéraire, première partie du Journal. Nous ignorons si ce texte est inachevé.



Je suis né en Haute-Saône, le 14 février 1957. Mes parents habitaient, dans le Doubs, le village où était né et avait toujours vécu mon père. Ils disent avoir déménagé sept fois en douze années mais je ne m'en souviens pas. Nous avons habité Seloncourt, je me rappelle de ça, d'un côté de la cour et ensuite nous avons traversé la cour et nous sommes allés habiter dans l'immeuble d'en face. Lorsque ma sœur est née, nous sommes allés habiter la maison de Valentigney qui appartenait à ma grand-mère maternelle et d'où nous ne sommes plus jamais repartis.

Mes grands-parents paternels et maternels habitaient la campagne, cultivaient des jardins, élevaient quelques animaux et travaillaient en usine. Je ne suis pas certain que mon grand-père paternel travaillait en usine, il avait un triporteur, il avait été militaire et coiffeur. Mon père garda sa tondeuse et nous coupa les cheveux, à mon frère et moi, jusqu'à l'arrivée des Beatles, puis parfois le dimanche à nouveau lorsque j'adoptai ma tonsure actuelle. Lorsque mon grand-père maternel est mort, il mesurait un mètre quatre-vingt dix sept, pesait cent six kilos et allait se remarier pour la troisième fois. On dit toujours ça quand on parle de mon grand-père paternel.

Mon père a perdu sa mère lorsqu'il était très petit, il avait deux frères beaucoup plus agés que lui, son second frère est mort lorsque je n'étais pas encore né et la femme de son autre frère est morte aussi lorsqu'elle était jeune, elle avait eu des jumeaux mais ils ne se ressemblaient pas du tout. Mon père encore avait des cousins triplés, un garçon et deux filles et une des filles, mais je confonds peut-être, une des filles a eu quant à elle des jumeaux à nouveau, et le garçon des triplés, le cousin de mon père - lui, je le trouvais très très beau, un type immense - a eu un petit garçon qui est mort à cinq ans et ma mère dit que ses parents ne s'en sont jamais remis.

Mon père travaillait en usine, il était ouvrier puis cadre, mais j'étais déjà âgé lorsqu'il est devenu cadre. Ma mère ne travaillait pas lorsque j'étais enfant, puis elle est allée à l'usine à son tour, lorsque ma sœur est née, elle était ouvrière. Lorsque nous étions très petits, ma sœur n'était pas encore là, ma mère dit que nous étions très pauvres, que parfois, elle avait des trous sous ses chaussures mais je ne m'en souviens pas, je ne me souviens pas de la pauvreté, je me souviens juste que nous étions "juste", que nous ne pouvions pas aller en vacances mais je ne me rappelle pas que nous étions pauvres à ce point.

Le dimanche, on allait chez mes grands-parents et nous ramenions des légumes. Mon père élevait des lapins et nous les mangions.

Je suis l'aîné, j'ai un frère et une sœur. Mon frère a un an de moins que moi et ma sœur huit années. Mon frère a eu un accident avec une dame en vélomoteur et l'institutrice m'a dit que c'était ma faute si mon frère avait failli mourir et ma mère m'a dit que non et que ce n'était pas des choses à dire à un enfant. Je me souviens de l'endroit exact. Ensuite, jusqu'à quinze ans, mon frère a eu des violentes et fréquentes crises d'asthme, il ne réussissait pas à l'école et puisque j'avais la chance de ne pas être malade, je ne pouvais pas ne pas être un bon élève. Il a eu la typhoïde en mai 68 et il est resté hospitalisé et du mois de mai 68, je ne me souviens que de cela, qu'il allait encore mourir. Un jour, on m'a envoyé seul au cinéma, voir la Mélodie du Bonheur, c'est le premier film que j'ai vu, c'était avec Julie Andrews, puisque je n'avais pas posé de problèmes lorsque mon frère était à l'hôpital. Mon frère encore s'est cassé les deux bras à deux moments différents, et il a eu une double fracture de la mâchoire dans un accident de vélomoteur, et plus tard vers vingt ans, un accident de voiture avec des copains au retour du Maroc. Il ne m'est jamais rien arrivé.

J'ai passé toutes les petites vacances, Pâques et Noël et février et parfois une partie de l'été chez mes grands-parents maternels. Et lorsque mon grand-père paternel est mort, plusieurs fois encore, j'avais plus de vingt ans et une voiture, je suis retourné chez ma grand-mère en vacances.

Lorsque nous étions des enfants, ma mère et sa sœur étaient très liées, nous allions en vacances chez nos grands-parents donc et nos cousines habitaient le village d'à côté et nous passions les vacances ensemble. Avec toute la famille de la sœur de ma mère - elle est ma tante et ma marraine également et son mari, mon oncle, est mon parrain aussi - avec toute la famille, très souvent, nous allions passés le dimanche quelque part. Nous allions aux jonquilles, aux narcisses, au muguet, on faisait des pique-niques, on partait à trois, quatre voitures, j'avais mauvais caractère, ce qu'on disait et je pleurais pour un oui pour un non car je ne comprenais pas les plaisanteries qu'on faisait sur moi.

Je suis aussi allé trois fois en colonie de vacances, deux fois au même endroit, dans le Jura, je vois encore très bien l'endroit, et une fois à l'Ile d'Yeu. Puis, l'année suivante, on m'a inscrit aux Eclaireurs Unionistes de France, je suis allé dans le Tarn, je crois, j'avais neuf ans, c'est possible. Je suis resté aux Eclaireurs jusqu'à l'âge de seize ans, j'étais différent des autres mais cela se passait bien tout de même. J'ai fait des randonnées en vélo, du kayak, j'ai fait un camp radeau mais j'étais déjà grand, des ballades, des choses comme ça.

La première fois où j'ai cru que j'étais amoureux d'un garçon, c'était dans ce camp radeau, le garçon avait un maillot de bain vert et j'aimais par dessus tout ses genoux. Il avait l'air méchant, il était très sportif, et puisqu'il était de la troupe de Villefranche sur Saône, nous n'avons jamais dû nous parler et il n'a jamais dû me voir. Mon meilleur ami aux Eclaireurs s'appelait Frédéric et le meilleur ami de Frédéric au catéchisme s'appelait Dominique et Dominique et moi, plus tard, sommes devenus les meilleurs amis du monde lorsque nous nous sommes retrouvés dans la même classe au collège.

Avant Dominique, mon meilleur ami dans la vie, en dehors des Eclaireurs et du catéchisme s'appelait Louis. Nous étions aussi ensemble chez le pasteur mais il était très dissipé et nous étions souvent séparés. Ensuite il est parti dans une autre école et nous ne nous sommes plus vus. Une fois, nous nous sommes retrouvés, la nuit sur le parking près de la rivière à Belfort, j'avais vingt-cinq ans peut-être et nous avons décidé d'aller draguer dans une boîte en Allemagne le samedi suivant. C'était très mélancolique cette soirée-là et très très bien. Nous n'avons rien dragué du tout, nous avons juste parlé des vies que nous menions. Ensuite, plus tard, il est devenu fou, c'est ma mère qui dit ça, il est à la charge de ses parents. Je l'ai revu, c'était un dimanche après-midi, sur la route forestière, j'étais déjà malade et lui fou, on était bien.


La cantatrice chauve d'Eugène Ionesco,
mise en scène de J.L. Lagarce

Avec mon meilleur ami Frédéric, aux Eclaireurs, on riait beaucoup, on volait de la nourriture, une fois, nous nous sommes perdus et nous avons pleuré, c'était près d'une statue de la vierge, il voulait qu'on prie et on s'est engueulé car les protestants ne prient pas la vierge même dans les moments les pires et en s'engueulant nous avons cessé de pleurer. Il est parti vivre en Alsace et je suis devenu ami avec son frère mais il était plus compliqué.

Ensuite, donc, mon meilleur ami au collège puis au lycée, s'appelait Dominique. Dominique et moi, nous sommes restés assis l'un à côté de l'autre de la quatrième à l'année du bac, nous étions très différents et c'est pour ça qu'on s'entendait bien, et l'année du bac, puisqu'il l'a loupé, je suis parti à l'Université à Besançon et il est resté encore une année à Valentigney. L'année suivante, nous nous sommes retrouvés en faculté, il était en histoire et moi en philosophie et j'étais aussi élève en art dramatique au Conservatoire National de Région.

 

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Jean-Luc Lagarce
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